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Clémentine Martin
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25 févr. 2022
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Face à la guerre, comment réagissent les professionnels ukrainiens de la mode?

Traduit par
Clémentine Martin
Publié le
25 févr. 2022

"Je suis morte de trouille et d’angoisse. Les choses ont vraiment dérapé aujourd’hui", racontait Tani B. le 24 février à la première heure, dans un court message sur WhatsApp. La guerre venait de commencer. Les avions militaires survolaient Kiev et les habitants de la capitale s’étaient réveillés au bruit des explosions et des sirènes. L’attaque durait depuis 5 h du matin. Les jours où la mannequin de 22 ans profitait en Espagne de ses premiers pas dans l’industrie paraissaient bien lointains, comme pour beaucoup d’autres de ses compatriotes ukrainiennes. 



Shutterstock


Pour Tani B., les choses se présentaient plutôt bien et elle avait rapidement réussi à défiler pour Armani à plusieurs occasions, à poser pour des catalogues de Zara, des campagnes de Hoss Intropia et même des éditos de magazines. "Malgré la pandémie et l’absence de travail des premiers mois, je m’en rappelle comme d’une époque tranquille, où je profitais du soleil en apprenant l’espagnol", se remémore-t-elle. Ainsi furent ses premiers jours heureux à Valence. Un an et demi après son arrivée dans la ville méditerranéenne, l’expiration de son visa l’a forcée à retourner en Ukraine à contrecœur en janvier dernier. À l’époque, les informations se limitaient à évoquer un "conflit" avec le pays voisin.

"Quand je suis rentrée en Ukraine, j’ai eu l’impression qu’il allait se passer quelque chose, mais j’ai aussi compris que jamais mon pays ne m’avait autant manqué. Nous avons peur. Pendant longtemps, nous n’avons pas voulu croire qu’une telle chose pourrait arriver. Nous savions qu’un jour les choses se compliqueraient, mais personne n’était préparé à ça", médite la jeune mannequin. Elle refuse d’être "lâche" et de quitter le pays dans lequel elle vit à présent avec sa grand-mère.

En quelques heures seulement, les choses se sont précipitées et l’impensable est arrivé. Les troupes de Poutine ont déferlé sur un pays souverain depuis les quatre points cardinaux, prenant le contrôle de la centrale de Tchernobyl et commençant à attaquer Kiev, prétendant cibler uniquement des "objectifs militaires". Des milliers de civils se sont précipités aux frontières du pays par la route, tandis que d’autres se réfugiaient sous terre pour passer la nuit à l’abri des bombardements. Parmi ceux-ci, la famille de Julia Ratner, une mannequin de l’agence Elite. "Nous n’oublierons jamais ce moment. J’ai vécu les 20 pires heures de ma vie. Je ne peux pas trouver le sommeil en sachant que ma famille dort dans le métro", soupire la modèle. Brusquement, cette jeune fille que l’on pouvait voir en une d’Elle ou dans les campagnes de la griffe de chaussures Nodaleto est devenue une activiste de référence sur les réseaux sociaux. Sur son profil Instagram @dear.ratner, elle informe de la situation et fournit des contacts à ses compatriotes en recherche d’asile dans d’autres pays.

"Ce n’est pas seulement l’Ukraine qu’il attaque. C’est la liberté, la démocratie, l’égalité, toutes les valeurs du monde occidental"



Quelques heures plus tard, à l’aube du vendredi 25 février, Maria Mokhova observe avec rage et incrédulité le ciment de la liberté démocratique de son pays s’effriter, sous le coup des bombes qui frappent sa capitale, Kiev. "Mes amis étrangers n’arrêtent pas de me demander pourquoi. Parce que ce c*****d ne peut pas supporter que mon pays soit libre, beau et riche. Ce n’est pas seulement l’Ukraine qu’il attaque. C’est la liberté, la démocratie, l’égalité, toutes les valeurs du monde occidental", accuse la journaliste de L’Officiel Ukraine, cofondatrice de l’agence de RP White Rabbit, spécialisée dans la promotion des talents ukrainiens. Il y a encore 72 heures, la situation n’avait rien à voir avec l’invasion actuelle. "La vie à Kiev continue à suivre son cours, il est toujours difficile de trouver une table dans le dernier restaurant à la mode un vendredi soir. Nous poursuivons le fil de nos vies et notre travail, nous organisons les événements de la saison prochaine", revendiquait-elle lundi 21 février.



La modèle ukrainienne Tani B. - Uno Models


Il y a trois jours seulement, elle avait toujours le projet de faire le voyage à Paris pour la Fashion Week, comme d’habitude, même si elle admettait détecter une atmosphère de "préoccupation, d’angoisse et même de panique" dans la société ukrainienne depuis quelques semaines. Une incertitude qui n’avait pas réussi à freiner l’activité de l’industrie locale: plusieurs designers avaient fait le déplacement à New York pour la Fashion Week et les dates de l’événement Kyiv Art & Fashion Days avaient été fixées pour mai prochain. Bien sûr, une menace de guerre se vit différemment de l’intérieur, surtout dans un pays déjà fragilisé par la répression violente des manifestations de l’Euromaïdan, l’annexion de la Crimée par la Russie et la proclamation de l’indépendance des régions pro-russes de Donetsk et Louhansk, et ce en à peine dix ans.

"Cela fait huit ans que nous sommes en guerre, et même si c’est horrible à admettre, nous avons fini par nous habituer à cette menace et à cette pression constantes", reconnaît Maria Mokhova. Mais cette fois-ci, la situation lui semble "plus critique que jamais". "Personne ne souhaite la guerre, mais notre pays est prêt à se défendre. Les commerces continuent à travailler presque normalement, mais le départ des investisseurs d’Ukraine peut avoir des conséquences dramatiques".

Le peuple ukrainien est connu pour sa résilience et compte bien continuer à aller de l’avant malgré l’adversité. Un sentiment que la plupart des marques et des créateurs contactés dans le cadre de cet article partagent. "Ma marque a résisté à plusieurs crises d’envergure en 2004, en 2008 et au début de la guerre en 2014. Je crois que nous avons développé une immunité à ces crises et que nous allons pouvoir affronter les circonstances actuelles", confiait Lilia Litkovskaya il y a quelques jours. La fondatrice de la maison du même nom préparait alors sa présentation pour la Fashion week de Paris et finalisait ses collections pour ses distributeurs en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Chine. Au début de la semaine, cette marque de tailoring artisanal maintenait encore son activité habituelle. Les importations et les exportations n’étaient pas encore affectées par la crise et les ventes internationales suivaient leurs cours. Au niveau local, en revanche, la tension commençait à se faire sentir et les acheteurs au Kazakhstan étaient aux abonnés absents, au vu des "turbulences politiques".

"On a vécu dans un état de guerre durant les dernières huit années"



Irina Dzhus, elle aussi, avait des projets dans la capitale française pour sa marque avant-gardiste et conceptuelle, Dzhus. "L’incertitude a pesé sur nos décisions stratégiques", reconnaissait-elle mercredi 23 février, juste après avoir fait le choix d’une présentation en ligne à Paris au lieu d’une participation physique. Lors des éditions précédentes, elle avait fait découvrir ses collections via un showroom wholesale. "En tant que marque de niche et indépendante, ces frais auraient été importants. Notre priorité actuelle est de conserver de la trésorerie en cas d’imprévu", expliquait-elle. Son inquiétude : voir les partenaires internationaux se détourner du design ukrainien en raison du contexte. "Si les choses empirent, la chaîne d’approvisionnement va en souffrir et la sécurité du processus de fabrication aussi. Il est possible qu’on ne puisse pas honorer les commandes. Et étant donné qu’il s’agira d’un cas de force majeure, les clients ne seront pas forcément remboursés", analysait-elle.


La journaliste Maria Mokhova - Instagram: Maria Mokhova



Tout juste arrivé de New York, le PDG et directeur artistique de Theo, Teo Dekan, affichait encore une certaine sérénité, malgré une préoccupation croissante transparaissant dans les conversations avec son équipe: "Nous essayons de rester positifs et de nous concentrer sur notre flux de travail actuel. Nous avons présenté notre nouvelle collection à la Fashion Week de New York et maintenant, il faut la vendre. Nous allons garder notre calme et nous concentrer sur cette stratégie". Un calme que partageait hier encore la firme Kachorovska : "Malgré tout, nous restons concentrés et nous continuons à vivre nos vies. Nous devons absolument faire prendre conscience de cette guerre, acheter des produits faits en Ukraine, soutenir les volontaires et l’armée ukrainienne et informer à tous les niveaux. C’est aussi vital que de respirer", affirmait la marque. Du 21 au 25 février, elle présentait ses collections à l’Archetype Showroom à New York, avec cinq autre marques nationales: 91 Lab, Chereshnivka, Elena Burenina, Paskal et Frolov.

Malgré la "différence évidente" entre la perception de la situation de la part de la communauté locale et internationale, Ivan Frolov soutenait avant même l'intervention de l'armée russe que les conséquences du conflit se faisaient déjà sentir au-delà des frontières de son pays. "Le plus important, c’est que le public international s’intéresse plus que jamais à la situation. Les gens montrent beaucoup de soutien et la conscience internationale à propos des événements en Ukraine est de plus en plus forte. Pour nous, actuellement, c’est vital", commentait le fondateur et directeur artistique de la marque éponyme. Il avait bien conscience que l’Ukraine représentait déjà un marché "à haut risque" pour les étrangers.

"Les menaces politiques faites par des fous ne vont pas semer la peur et la panique sur les décisions que nous prenons. C’est pendant les moments les plus difficiles que la croissance est la plus rapide. Nous avons réussi à développer notre marque même si notre pays n’a pas connu la paix depuis huit ans. Et nous avons bien l’intention de poursuivre notre croissance et d’atteindre nos objectifs stratégiques, en tant que membres de l’industrie créative ukrainienne. Nous devons nous soutenir entre nous et avoir un grand impact sur notre économie de façon globale", analysait ce créateur spécialiste de la corseterie. Au moment de cette interview, Ivan avait confiance en son gouvernement et croyait en une "solution diplomatique au conflit", sans en venir à des opérations militaires. "Quoi qu’il arrive, nous allons faire tout notre possible pour résister aux ambitions impérialistes des hommes politiques", revendiquait-il.



Ivan Frolov, directeur créatif de Frolov - Frolov



Chez Tetyana Zemskova et Olena Vorozhbyt, le son de cloche était un peu différent. Elles ne dormaient déjà plus depuis plusieurs jours avant les premières attaques, sortant se promener au petit matin pour tenter de vaincre leur angoisse. "On dirait que tout le monde s’habitue peu à peu à cet état de nerfs ", notaient les deux créatrices de la marque Vorozhbyt&Zemskova il y a deux jours seulement. Malgré la peur de possibles cyberattaques, les deux Ukrainiennes pensaient que la situation évoluerait non pas vers une "guerre sanglante" mais plutôt vers "une attaque hybride", une menace pour laquelle elles sentaient le besoin de "se préparer, et pas seulement psychologiquement".

L’invasion de l’Ukraine, malgré les craintes des Américains, a pris le monde entier par surprise. En Europe de l'Ouest, il était difficile d’imaginer qu’il ne s’agissait pas d’un coup de bluff de Poutine, prêt à sacrifier la paix en Europe et à s’exposer à de lourdes sanctions de l’OTAN. Les Ukrainiens, de leur côté, ont appris à cohabiter avec la tension constante provoquée par leur encombrant voisin. Mais qui aurait cru que les troupes russes avanceraient à une telle vitesse ? Il y a une semaine à peine, la marque Gudu croyait encore en la stabilité et appelait à "ne pas céder à la panique".

All you need is peace



Ses équipes savent de quoi elles parlent et sont familières des menaces de Moscou. Créée en 2015 à Kiev, cette griffe a été fondée par le designer Lasha Mdinaradze, originaire de Géorgie. Gouverné par le premier ministre Irakli Garibashvili, le pays a annoncé qu’en raison "de ses intérêts nationaux", il ne participerait pas aux sanctions internationales financières contre la Russie. Il a lui-même souffert des attaques de Poutine en 2008, reconnaissant les régions séparatistes d’Abkhazie et d’Ottatie-du-Sud.


Les créatrices de Vorozhbyt&Zemskova



"Notre gouvernement ne nous représente pas. Nous, nous sommes du côté de l’Ukraine", affirmait de son côté la géorgienne Sofia Tchkonia vendredi 25 au matin. Elle affiche sa solidarité envers le peuple ukrainien. Fondatrice de l’événement censé promouvoir le design "made in Kiev", Kyiv Art & Fashion Days, elle était il y a quelques jours encore plongée dans l’organisation des invitations à la deuxième édition de l’événement, prévue du 22 au 24 avril. L’entrepreneuse, qui se spécialise dans l’événementiel du secteur de la mode avec des marques émergentes sur des marchés en marge du circuit classique des grandes semaines de la mode, maintient l’organisation de la Fashion Week de Tbilisi, qui aura lieu en Géorgie fin avril.

De son côté, la façade de Tsum Kyiv affiche depuis plusieurs jours l'immense message "All you need is peace", montrant un engagement politique et social inhabituel dans le secteur des grands magasins. Aujourd'hui ses stores sont baissés, mais son imposant bâtiment ne domine pas seulement la rue commerçante de Khreshchatyk, où se trouvent les magasins phares de marques telles que Zara et Mango, mais fait également partie de l'histoire de la capitale. Ouvert en 1939 en tant que premier grand magasin du pays, Tsum a subi un incendie et d'importants dégâts pendant l'occupation. Malgré cela, son imposante façade était l'une des rares à rester debout. Sa reconstruction à partir de 1944 en a fait l'un des repères architecturaux de la capitale et l'épicentre de la mode et de la modernité. Cette évolution n'a cependant pas empêché le pays de voir à nouveau le sang couler sur la place de l'Indépendance, à quelques mètres de Tsum, lors de la Révolution de la Dignité en 2014.


La façade des grands magasins Tsum Kyiv - Instagram: Tsum Kyiv


Tirer les leçons des erreurs passées implique une part d'anticipation pour pouvoir réagir à temps face aux contrecoups des drames internationaux. Avec le recul, beaucoup s'étonnent encore que, en 2020, la pandémie de Covid-19 ait semblé pour l'Europe être, au début, un problème aussi lointain que la Chine elle-même. Et tandis que le navire coulait dans le nord de l'Italie, les violons continuaient de jouer pour les participants à la semaine de la mode de Milan, quelques jours avant que la Fashion Week de Paris ne démarre et que les gouvernements européens ne déclarent l'état d'urgence et le confinement de leurs citoyens.

Comme une étrange redondance, les dates coïncident à nouveau entre l'intervention du drame ukrainien et la Fashion Week de Milan. Et le doute assaille une industrie qui se demande combien de temps elle pourra continuer à fermer les yeux. 48 heures avant le début de la guerre, l'homme le plus riche d'Europe, Bernard Arnault, inaugurait en grande pompe les nouveaux ateliers Louis Vuitton dans la ville française de Vendôme. Et jeudi 24 février, les premières nouvelles de bombardements sur le territoire ukrainien ont coexisté avec les défilés de mode de Max Mara, Prada et Emporio Armani. De nombreux participants s'interrogeaient alors sur le fait de continuer à faire leur travail alors que l'Europe tremblait.

Le temps n'est certainement pas à l'optimisme. Pourtant, ce même jour en Ukraine, alors que les chars russes avançaient résolument vers Kiev, Tani B. conservait l'espoir, regardant l'horizon au-delà des fumées grises de l'invasion militaire. La jeune mannequin espérait vivre à nouveau son rêve et faire partie de ces filles qui défilent à Milan ou à Paris. "Lorsque la paix sera revenue, j'aimerais recommencer à voyager et à travailler dans le monde entier. Et peut-être même vivre à nouveau en Espagne, mais ma maison et mon cœur seront toujours bleu et jaune", a-t-elle déclaré. Symboliquement, son dernier message était aussi un cœur, mais, pacifique, cette fois-ci il était blanc.
 

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