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2 mars 2022
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Maud Hardy (ReFashion) :"Les vêtements déposés dans un point d'apport vont majoritairement être envoyés à l'export"

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2 mars 2022

Depuis 2007, la REP (Responsabilité élargie du producteur ) impose aux marques et importateurs de tissus et d'habillement de pourvoir à la gestion des déchets textiles. Ces acteurs financent pour ce faire l'éco-organisme ReFashion, dont la direction générale vient d'être confiée à Maud Hardy. Après une année riche en initiatives pour l'instance, avec notamment le lancement d'une plateforme de mise en relation entre acteurs du recyclage, la responsable évoque pour FashionNetwork.com les grands chantiers en cours pour massifier le recyclage textile français, qui ne remplit pas pour l'heure les objectifs fixés par l'Etat.


Maud Hardy - Refashion


​FashionNetwork.com  : Les réactions au récent documentaire "Où finissent nos vêtements" (diffusé sur France 5 le 19 décembre 2021) ont montré que beaucoup de gens ignorent encore la destination, souvent étrangère, des vêtements mis en bennes. Comment avez-vous interprété ces réactions ?

Maud Hardy : Cela confirme pour moi qu'il y a un vrai travail sur l'information du consommateur, pour qu'il comprenne que les vêtements qu'il va déposer dans un point d'apport vont majoritairement être envoyés à l'export. C'est un sujet dont il faut être conscient, avec la question de savoir si l'on veut se donner les moyens de traiter ces quantités en Europe. Pour l'heure, les acteurs de la collecte ne sont peut-être effectivement pas les meilleurs communicants. D'où le travail que nous menons, notamment via nos campagnes "RRRR" (pour "Réutilisons, Réparons, Recyclons, Réduisons", affichés sur internet en boutiques), pour mobiliser les citoyens. 

FNW : Le recyclage occupe une part croissante de l'actualité de la filière, qui multiplie les projets. ReFashion ne fait pas exception. Où en est aujourd'hui l'évolution de l'éco-organisme?

MH : Nous sommes à un moment charnière pour l'éco-organisme, puisque nous sommes en phase de renégociation de notre agrément actuel, qui se termine fin 2022. Cette période de révision a été lancée vendredi 18 février à l'occasion d'une journée organisée par la DGPE (direction générale de la prévention des risques) et dédiée à la REP Textile (responsabilité élargie du producteur, ndlr). Ce qui a été l'occasion d'un état des lieux sur le recyclage textile, à la fois des technologies disponibles, que sont le recyclage chimique et le recyclage mécanique, et tous les leviers et freins recensés.

FNW : Le recyclage n'est qu'un aspect de la fin de vie des vêtements, mais occupe une place centrale...

MH : Et nous sommes convaincus que c'est un enjeu essentiel pour mettre en place un dispositif efficace, tant au niveau français qu'européen, pour pouvoir être autonome sur la gestion de cette ressource. Il faut par ailleurs remettre le bénéfice environnemental au cœur du dispositif REP. On a maintenant une attente légitimement forte du consommateur et des ONG, qui veulent que cette contribution ait un impact positif sur la vie du produit. Et enfin il faut davantage de transparence, à la fois en amont (évaluation environnementale, provenance des matières…) et en aval (où va un produit une fois apporté dans un point d'apport).

FNW : Parmi les leviers figure le perfectionnement du recyclage mécanique?

MH : Le recyclage mécanique fonctionne. L'effilochage est une technique qui existe depuis des centaines d'années. Mais il faut réinventer ce métier pour faire en sorte qu'il puisse absorber des vêtements post-consommateurs, avec des boutons, zips, patchs et autres, ainsi des mélanges de matières. Il y a des belles initiatives dans ce domaine, comme le projet de Renaissance Textile, ou le projet FIREX porté par Synergies TLC et Les Tissages de Charlieu. A ceux-ci s'ajoutent des initiatives portées par d'autres structures comme 1083 ou le filateur UTT. Et au niveau européen, beaucoup de choses se font sur le recyclage mécanique.

FNW : Qu'en est-il du recyclage chimique?

MH : Sur ces aspects, il y a des avancées, comme Eastman et Loop Industries qui ont annoncé de gros investissements en France. Nous les connaissons plutôt bien; nous parlons avec eux des gisements que nous pouvons leur fournir et qui répondraient à leur cahier des charges. Cela passe d'ailleurs par un comité interne de ReFashion que nous venons de relancer: le comité Tri et Préparations Matières (TPM). Il se destine à relayer ces cahiers des charges à notre écosystème. Et ReFashion peut éventuellement compenser en termes de coûts, car tri et démantèlement sont encore des étapes peu automatisées. De fait, les prix s'additionnent vite. Or, en bout de chaîne, les donneurs d'ordres ont des prix cibles. Il faut que cela devienne accessible en termes de prix, régularité et fonctionnement.

FNW : Vous évoquiez les freins au recyclage textile. Tri et démantèlement restent-ils les principaux points à améliorer?

MH : Le tri par matière est une étape clef, qu'il va falloir automatiser de manière fiable, avec un coût accessible. Lire les étiquettes n'est pas une solution fiable ou pérenne. Il existe des outils pouvant être installés sur des chaînes automatiques (voir par exemple Tomra-Stradler ou Soex, ndlr), ou des équivalents portatifs qui nous semblent être un bon moyen d'amorcer cette future caractérisation automatisée des matières.

Le deuxième verrou, c'est effectivement le démantèlement, soit enlever boutons, zips ou patchs.... Il reste des solutions à inventer pour déconstruire. En attendant, nous passons par des solutions un peu "barbares", en découpant autour de ces éléments. Automatiser tri et démantèlement des vêtements sera essentiel.


Le spectromètre d'identification des matières textiles développé par l'allemand Soex - MG/FNW


FNW : Voyez-vous une meilleure anticipation chez les marques des futures étapes de recyclage dès la conception du produit?

MH : Cela commence. Nous aidons les marques à s'emparer de ce sujet de la circularité via trois axes: l'éco-conception, l'intégration de matériaux recyclés et l'optimisation de la future recyclabilité. On sait que les produits mélangeant trois ou quatre matières vont être aujourd'hui compliqués à recycler. On privilégie donc le monomatière, et la réflexion autour des éléments durs à démanteler. Pour la chaussure, il faut réussir à séparer tige et semelle, qui sont associées pour durer.

Côté matériaux, l'utilisation de matières majoritaires (coton ou polyester à 90%) permet le recours à des pratiques qui sont assez balisées, comme les méthodes de recyclage mécanique. Et il y a les collants, maillots de bain et vêtements de sport dont le polyamide se récupère très bien, si tant est qu'on arrive à avoir un gisement relativement homogène.

FNW : Une nouvelle signalétique liée au recyclage va se déployer de façon obligatoire dès 2023, invitant le public à retourner un produit textile dans un point de collecte. Quel impact en attendre sur les consommateurs, selon vous?

MH : C'est une disposition de la loi Agec qui est introduite dans l'ensemble des filières. Cela a pour objectif de communiquer au citoyen que le produit qu'il a acheté est potentiellement recyclable, et l'aider à identifier où le rapporter. Je pense que cela participera à la transparence et à la traçabilité. Il faut renforcer la pédagogie sur tout le cycle de vie. Pour nous, l'affichage environnemental est un must-have, et il faut absolument que la France le ratifie. Et insister sur les bonnes méthodes de lavage et séchage. Tout cela va donner un faisceau de supports à même d'accompagner les consommateurs sur ces enjeux.

FNW : Seule une partie des vêtements et chaussures en fin de vie sont collectés en France. Manque-t-il des sites de collecte et tri?

MH : L'équation sur les gisements français n'est pas évidente. Nous sommes encore en deçà des objectifs fixés dans notre agrément, à savoir 50% de produits mis en marché collectés, contre 38 % aujourd'hui. Donc il y a la nécessité d'aller collecter tout le reste. A ceci s'ajoute le fait qu'une grande partie n'est pas triée en France, mais en Europe ou en Afrique. Si l'on souhaite tout trier en France, on peut considérer qu'il manque des centres de tri. Mais a-t-on besoin de tout trier en France? Je ne suis pas sûre, et la réflexion européenne me semble pertinente. Et notamment le projet ReHub (projet de hubs européens de collecte et tri des déchets textiles) porté notamment par Euratex dans lequel nous sommes très investis.


Le Relais Val de Seine (Emmaüs) dans les Yvelines - MG/FNW


FNW : Quels montants reçoivent aujourd'hui les structures de collecte et tri pour les pièces recueillies?

MH : Les montants sont revus chaque année, et il y a trois types de soutien. Le premier est de 80 euros la tonne pour les vêtements qui sont réutilisables, et potentiellement revendables sur le marché de la fripe. Pour les tonnages de produits dont les matériaux vont pouvoir être recyclés, on est sur un soutien à 180 euros la tonne. Et c'est là pour nous que réside surtout l'enjeu pour l'avenir. Et pour les tonnages ni-réutilisables ni-recyclables, qu'on va orienter vers de la valorisation énergétique, on est sur un soutien à 20 euros la tonne.

Avec ce soutien différencié, on colle au plus près de la réalité économique des opérateurs de tri. Selon la région ou la saison, un opérateur aura peut-être moins de pièces réutilisables (qui financent en partie les structures de tri, via la vente de seconde main, ndlr). Cet opérateur aura alors besoin de davantage de soutien. Mais, dans le cadre de l'agrément en cours de renégociation, nous nous interrogeons sur la pérennité de ce type de soutien. Les pouvoirs publics nous poussent en tout cas à le remettre en cause. Car il ne peuvent que constater que le fonctionnement actuel ne nous a pas permis d'atteindre l'objectif fixé, qui est que 50% de vêtements mis en marché soient collectés.

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